UN NOËL PAS BLANC

Dimanche 18 décembre 2011, par Louise Fortmann // Magazines

Il y a longtemps, vivaient dans une petite maisonnette aux abords d’une petite ville un père et une mère avec leurs deux enfants : Valentin et Marinette.

Chaque matin, le père remontait la rivière non loin de leur maison pour aller travailler au moulin. Il y portait de lourds sacs de farine ou de grains du matin au soir. Mais le meunier, grippe-sou, le récompensait d’un salaire de misère.

Derrière la maison, la mère cultivait un petit jardin. Elle y plantait quelques légumes et surtout des herbes : herbes fines, herbes odorantes, herbes guérisseuses dont elle connaissait le secret.

Parfois arrivait de la ville quelque souffrant lui demandant une de ses herbes ou même un onguent de sa fabrication. Tantôt il partait en remerciant, tantôt il laissait quelques pièces. La mère les rangeait dans un gousset. Avec le peu d’argent que le père rapportait du moulin, il arrivait que le gousset était bien rond et dru, mais parfois il s’aplatissait aussi dangereusement sur la table.

Cependant, tous les quatre vivaient dans le respect de Dieu et dans une entière confiance en lui. Ils acceptaient le moindre bienfait comme venant de sa main et l’en remerciaient. Par la prière ils restaient en contact quotidien avec lui, et l’on peut affirmer que, malgré cette vie fruste, la maisonnette abritait un bonheur discret.

Hélas ! cela ne dura pas. Le malheur vint frapper à leur porte, non pas du jour au lendemain, mais il s’infiltra dans leur vie pernicieusement, petit à petit, et ce fut l’épreuve …

C’était vers la mi-décembre que le père commença à tousser. Malgré les soins experts de sa femme, ses onguents avec lesquels elle frictionnait son torse, il toussa de plus en plus, eut des difficultés à respirer, perdit l’appétit. Un jour, au moulin, il s’écroula sous un sac de grains. Le meunier le congédia à la minute, « oubliant » de lui remettre le restant de sa paye.

Dès lors, cela alla de mal en pis avec sa santé. Il dut s’alliter, eut de fortes fièvres, ne mangea plus. De temps à autre, sa femme considérait son gousset, un gousset, hélas ! devenu bien flasque.

Un jour, elle déclara avec soupir : « Il le faut. Il faut appeler le docteur et … le payer … » Celui-ci arriva le 23 décembre en début d’après-midi. Il examina longuement le malade, puis il s’installa à table et se mit à écrire.

« Il faut suivre au mot ce que j’écris là. Apportez de suite ce billet à l’apothicaire. Si vous voulez que votre homme guérisse, commencez ce traitement dès ce soir, » dit-il en s’en allant.

La mère considéra encore son maigre gousset, en retira la dernière grosse pièce. « Voilà la dernière grosse pièce que je possède, » dit-elle. « Je te la confie, Valentin. Toi, Marinette, prends l’ordonnance du docteur. Dépêchez-vous, ne traînez pas en route, la nuit va tomber bientôt. Valentin, mouche-toi ; voilà encore une chandelle sous ton nez ! »

Les enfants sortirent. Dehors, un paysage féerique les accueillit. La neige était tombée, recouvrant absolument tout de sa blancheur éblouissante : c’était comme si le ciel, une fois de plus, voulait prouver aux humains qu’une pureté immaculée unanime était toujours possible.

Bonnet sur la tête, cache-nez autour du cou, les deux avançaient hardiment. N’y allait-il pas de la vie de leur père ? De temps à autre, Valentin tirait son mouchoir de sa poche pour faire disparaître la chandelle.

Arrivés à destination, ils montèrent les cinq marches de la maison de l’apothicaire et s’arrêtèrent devant la porte pour souffler.

« Marinette, as-tu le billet ? » – « Oui, Valentin. Et toi, as-tu l’argent ? » Valentin se mit à fouiller sa poche, à fouiller … à fouiller … Puis, les yeux hors de leurs orbites : « Marinette, je ne l’ai plus. » – « Vite, retournons la chercher. »

Ils revinrent sur leurs pas, scrutant leurs empreintes. Hélas ! il y en avait bien d’autres, parfois effacées ou entrecoupées par des ornières de roues … Ils prirent leur temps, regardèrent partout, ne trouvèrent rien …

Arrivés à nouveau devant leur maison, il faisait nuit noire. Le cœur brisé, ils entrèrent, confessèrent tout à leur mère. Oh, il virent bien le tressaillement d’une seconde passant sur son visage d’habitude si serein !

« Mère, allume la lanterne. Nous chercherons encore. » – « Non. Allez manger votre soupe, puis nous allons prier. »

Les enfants, la gorge serrée, ne purent avaler grand-chose. Enfin, ensemble, ils joignirent les mains pour parler à Dieu. La mère, en toute humilité, le pria d’avoir pitié d’eux. Valentin, en larmes, le supplia de ne pas laisser mourir son père à cause de sa négligence, et Marinette, sereine, lui redit sa confiance, lui seul étant à même de conduire toute chose à bonne fin. Puis, sans concertation préalable, ils conclurent avec les paroles que leur père prononçait d’habitude chaque soir : « … Que ton saint ange nous garde afin que Satan n’ait aucun pouvoir sur nous … »

« Maintenant, » dit la mère, « quoi qu’il arrive, le saint ange de Dieu est dans la maison et auprès de chacun de nous. »

Sur ce, les enfants prirent congé de leur père pour la nuit, montèrent dans leur chambrette mansardée. Dans le triangle de son pignon, il y avait une fenêtre ; à droite, sous la cloison pentue, le lit de Valentin ; à gauche, celui de Marinette. Longtemps Marinette entendit son frère pousser de temps en temps un soupir. Finalement, rompus de fatigue et de chagrin, mais apaisés par leur prière commune, ils s’endormirent.

Tout à coup, en plein milieu de la nuit, Marinette fut réveillée en sursaut par un grand coup frappé quelque part. Elle s’assit sur son séant, le cœur battant, l’oreille tendue : Qu’est-ce ? Dehors, une grande agitation, une tourmente gémissante ponctuée de bruits insolites secouait la maison. ET voilà encore : Vlan ! Le volet !

Marinette sauta du lit, ouvrit la fenêtre, reçut de plein fouet une bouffée de vent extraordinairement tiède. Vite, elle raccrocha le volet. Mais que se passait-il donc ? Partout, par terre, l’eau ruisselait. Des plaques de neige glissant du toit tombaient sur le sol pour s’y changer aussitôt en eau.

Oh ! le dégel ! La neige s’en va. Peut-être … Marinette ne peut plus se rendormir. Elle se mit à somnoler, par crainte de manque le petit jour.

A la première lueur de l’aurore, elle sauta du lit : « Valentin, lève-toi, la neige s’en va. » Ils s’habillèrent en hâte. « Marinette, as-tu encore l’ordonnance du docteur ? » – « Bien sûr. Viens ! »

Ils quittèrent la maison en catimini. Dehors, c’était la gadoue ; ça et là un petit tas de neige troué, prêt à fondre. Dans la ville encore endormie, ils avancèrent sur leurs pas de la veille, le regard rivé au sol, inspectant minutieusement chaque parcelle. Mais rien, toujours rien …

C’est ainsi qu’ils arrivèrent à l’officine de l’apothicaire. Plus qu’à sauter le caniveau où coulait l’eau quand, soudain, Marinette poussa un cri : « Valentin, oh ! regarde ! »

Dans la rigole, un peu en contrebas de la maison, gisait, ronde et brillante, leur pièce arrêtée par deux cailloux, l’eau sautant par-dessus en cascade. Vite, Valentin la ramassa. Ne restèrent plus que quelques marches à monter.

Arrivés devant la porte, ils constatèrent avec stupéfaction qu’elle était encore fermée. « Attendons, » dit Valentin. « Oh non, Valentin, Père a besoin de la potion. Il ne faut pas qu’il meure … Tire la clochette ! »

Et Valentin tira. Il leur sembla que ce tintement insolite se propageant dans l’air ouaté du petit jour allait réveiller la ville entière. Ils s’en mordirent les lèvres. Mais le vasistas aménagé dans la porte s’ouvrit. Ils aperçurent la tête ronde de l’apothicaire coiffée d’un bonnet de nuit. Le vasistas se referma et la porte s’ouvrit.

L’apothicaire se tint devant eux, sa longue chemise de nuit voilant son ventre rebondi, ses larges pieds

enfoncés dans des babouches. « Vous, les enfants ? » – « Bonjour, Monsieur l’apothicaire. Excusez, Monsieur l’apothicaire. Notre père est très malade. Il lui faut une potion, » et Marinette lui tendit la feuille du docteur. Il ne la prit pas.

« Dites donc, les enfants, ne vous ai-je pas déjà vu hier devant ma porte ? » – « Si, Monsieur l’apothicaire. » – « Et vous n’êtes pas entrés ? » – « Non … » – « Pourquoi ? » – « Nous … nous avions perdu l’argent, la dernière grosse pièce de notre mère. » – « Ah, vous aviez perdu l’argent … Et maintenant ? » – « Nous avons cherché, hier soir. Nous ne l’avons pas trouvé. Nous sommes rentrés et … et nous avons prié. Le vent est venu cette nuit et a fait fondre la neige. Nous nous sommes levés tôt pour … chercher encore. »

« Ah, » fit l’apothicaire à nouveau, « vous avez prié et le vent est venu et vous vous êtes levés tôt, en effet. » – « Oui, Monsieur l’apothicaire. » – « Et vous l’avez trouvé ? » – « Oui, Monsieur l’apothicaire. » – « Où ? » – « Là, dans le caniveau devant votre maison, arrêtée par deux cailloux, l’eau sautant par-dessus en cascade. »

Valentin ouvrit la main. Dans sa paume la pièce brillait de tous ses feux. « Ah, ah, » fit l’apothicaire. Enfin il prit l’ordonnance et disparut au fond de l’officine.

Les enfants l’entendirent remuer des bocaux, concasser quelque chose dans un mortier. Puis il revint avec deux paquets, l’un entouré d’un ruban rouge : « Celui-ci est pour frictionner, celui-là pour avaler. Il faut bien suivre les indications du docteur. » Et il remit le billet à Marinette.

Alors Valentin posa sa pièce sur le comptoir. L’apothicaire la considéra un moment, puis : « Je n’en veux pas, gardez-la. » – « Mais … mais … »

L’apothicaire se pencha en avant, continua à voix basse d’un air mystérieux : « C’est Noël aujourd’hui. Ce soir, quand vous fêterez l’arrivée de l’enfant Jésus dans notre monde pour le sauveur, vous poserez la pièce sous le sapin. Et maintenant, ouste ! filez ! »

Il se dirigea vers la porte et l’ouvrit toute grande : « Joyeux Noël, et ne perdez plus rien ! » – « Merci, Monsieur l’apothicaire ! Joyeux Noël, Monsieur l’apothicaire ! »

Les enfants filèrent. A présent la ville semblait se réveiller autour d’eux. Ça et là un volet s’ouvrait.

Ils entendirent une femme héler sa voisine : « Eh, Jeannote, tu as entendu le vent cette nuit ? Toute la neige a disparu ? Il n’y aura encore pas de Noël blanc. » – « Oh oui, » répondit celle-ci, « j’ai entendu. Quel dommage ! J’aime tant les Noëls blancs. »

Spontanément, les enfants échangèrent un regard. La tête enfoncée entre les épaules ils rirent sous cape. Tout essoufflés ils arrivèrent chez eux.

« Mère, mère ! » Ils posèrent le tout sur la table et racontèrent. Alors le visage de la mère se lissa, un sourire radieux l’illumina : « Que le Seigneur est grand ! Il est plein de bontés pour ceux qui se confient en lui. Il accomplit des merveilles. Béni soit-il à jamais, et béni soit le bon apothicaire ! Les enfants, n’oubliez jamais ce qui vous est arrivé aujourd’hui. »

Elle ouvrit les paquets et se mit à soigner son homme.

Inutile de vous dire qu’il guérit. Peu à peu il toussa moins, respira mieux. L’appétit revint. Il put se lever. Un matin, tout guilleret, il déclara : « Je vais reprendre du travail, je me sens d’attaque. » – « Pas au moulin, » commenta la mère doucement mais fermement ; « c’est trop dur. » – « J’irai en ville. Je trouverai. »

Il n’eut pas besoin d’aller en ville. Lorsqu’il fut sur le pas de la porte, la carriole du maître sabotier tirée par la mule Grisette s’arrêta devant la maison. La carriole était vide, mais le sabotier en descendit, soutenant sa femme pouvant à peine marcher sur ses grosses jambes enflées. « Je vous amène ma femme, » cria-t-il de loin. « Peut-être que la vôtre pourra la guérir. »

La mère était accourue. « Guérir ? » dit-elle, « Seul le Très-Haut peut guérir. Mais soulager, je peux

toujours essayer. Mais entrez, entrez donc ! »

Elle les fit asseoir à table, leur servit aussitôt une de ses décoctions, interrogea longuement la femme du sabotier, puis disparut pour préparer le nécessaire.

Le père leur tint compagnie. Tout en sirotant le breuvage odorant, on bavardait, et le maître sabotier ouvrit son cœur : « Je me fais vieux. Je dois consacrer de plus en plus de mon temps à ma femme. Nous n’avons pas d’enfant. J’ai bien un tout jeune apprenti, mais je serais bien content de trouver un homme mûr et sûr sur qui m’appuyer. »

C’est ainsi que le père devint sabotier. Il apprit vite à choisir le bon bois, à connaître les outils appropriés, à creuser le sabot et à lui donner son galbe. Quelques années plus tard, Valentin le rejoignit et devint sabotier à son tour.

La femme du maître mourut d’abord, puis le maître. Dans son testament, il léguait son atelier et son commerce à Valentin et à son père.

Chaque premier du mois, ils remplissaient la carriole de sabot, attelaient la mule Grisette, ornaient son cou d’un collier de grelots et alors : « Hue ! » « Dia ! » en route pour les villages voisins. Ah, comme ils appréciaient le calme de la vaste campagne, comme ils aspiraient son air pur à pleins poumons !

Dans les villages, à l’appel des grelots, les clients accouraient, les saluant comme de bons amis. Très bientôt, ils emmenèrent Marinette. Il n’y avait pas son pareil à vous jauger le pied d’un client et à retirer aussitôt du tas la bonne pointure.

Valentin avait pris une habitude. Lorsqu’à l’approche de Noël un client se présentait pronostiquant avec regret un Noël pas blanc, Valentin répondait : « Oh, vous savez, celui, là-haut, qui fait la pluie et le beau temps ne commet pas de faute. Il existe sans nul doute quelque part quelqu’un dans le monde ayant un grand besoin de Noël pas blanc … » – « Vous croyez ? »

Alors, lorsque le client se montrait disposé à bavarder, Valentin lui racontait cette triste journée du 23 décembre où sa sœur et lui avaient perdu dans la neige leur dernière grosse pièce d’argent destinée à payer l’apothicaire pour une potion pouvant guérir leur père si malade.

Il racontait leur désespoir, leur prière, le foehn arrivé la nuit, la retrouvaille de leur pièce gisant dans le caniveau, arrêté par deux cailloux, au petit matin du 24 décembre.

Valentin avait encore pris un autre pli. Le premier client à se présenter au matin du 24 décembre avait sa paire de sabots gratuite. Lorsqu’il s’en étonnait, Valentin prenait un air mystérieux, se penchait en avant, tout comme jadis le bon apothicaire, et expliquait à voix contenue :

« Vous savez, c’est Noël aujourd’hui. Ce soir, quand vous fêterez l’arrivée de l’enfant Jésus dans notre monde pour le sauver, vous poserez ces sabots sous le sapin.

Pour rien au monde, et jusqu’à la fin de ses jours, il n’aurait dérogé à ce geste, Noël blanc ou Noël pas blanc.

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